Capitaine Kébec chez Gaston, Moebius dans Guardians of the Galaxy

La bande dessinée comporte parfois d’amusants échanges entre les deux côtés de l’Atlantique.  Parfois, on voit un personnage de BD nord-américaine dans une BD européenne…

Et parfois, on voit un auteur de BD européenne dans une série américaine. Ce fut le cas avec Moebius en 1991, dans les numéros 9, 10 et 11 de Guardians of the Galaxy.  Mais attention!  Je ne parle pas de la pâle imitation moderne avec Croquette Racoon et l’arbre qui se présente sans arrêt.  Non, je parle des vrais Guardians.  Les premiers. 

Donc, dès la première page du 9ème numéro, l’histoire commence sur la planète Haven, avec un personnage nommé Giraud.  

Même si je n’étais pas familier avec l’oeuvre de Moebius, je savais qu’il était auteur de BD de science-fiction, et que son nom était Jean Giraud.  J’ai donc compris que le nom de ce personnage n’avait pas été choisi au hasard.  1991 étant la période pré-internet, il était difficile de vérifier ma théorie.  Cependant, je possédais l’album Rubrique-à-Brac tome 5 de Gotlib, dans lequel ce dernier y avait justement caricaturé Giraud.  

Bien que la version Gotlib possède lunettes et moustache, on ne peut nier une certaine ressemblance avec la version physique-de-super-héros de Marvel.  

Ça fait du sens, qu’il soit honoré en tant que personnage dans une série de SF chez Marvel.  D’abord parce que l’oeuvre de Moebius est reconnue internationalement.  Et ensuite, il a déjà collaboré avec Marvel en leur faisant une aventure du Surfer d’Argent.

La semaine dernière, alors que je suis retombé par hasard sur ce numéro de GotG, j’ai fait une recherche sur Google afin d’en savoir plus sur le sujet.  J’ai été surpris de constater que vingt ans dans l’ère internet n’ont pas facilité ma recherche puisque nulle part n’y fait-on mention de cet hommage. (Ou alors je suis un piètre recherchiste, ce qui demeure fort probable.)  J’ai juste trouvé cette vidéo de sa participation à une émission de télé nommée Tac au Tac datant de 1972, (À ne pas confondre avec le sitcom québécois Du Tac au Tac) dans lequel on le voit des les premières secondes.  Hélas, avec les cheveux mi-longs, il reste un doute raisonnable qu’il s’agissait bien de lui dans le comic.

J’ai donc publié les premières pages du numéro 9 de GotG sur mon Facebook en demandant s’il y avait dans mes contacts des gens assez familiers avec la SF de Moebius pour l’y reconnaître.  

Deux personnes m’ont confirmé qu’il s’agissait d’un hommage.  SV Bell de Black Flag TV a dit: « Les nuages sont dessinés dans la pure tradition Moebius. L’architecture au fond évoque beaucoup le Garage Hermétique, et le sol en pierres cassées est omniprésent dans l’Incal. »  Il conclut avec: « On peut voir Arzach sur la passerelle! ».  

Et mon collègue bédéiste Christian Oliver m’a fait remarquer que, sur la même page, on voit une mention de Starwatcher…

… Et il se trouve que Starwatcher était un film d’animation 3D sur lequel Giraud a travaillé en 1990.

Plus de doute possible: Le personnage central de cette histoire en trois partie est bel et bien une version plus jeune de Moebius.

Moebius dans GotG; Pour faire d’une longue histoire courte: À la fin du 20ème siècle, Magneto a convaincu un paquet de mutants de laisser la Terre aux humains pour aller s’établir sur leur propre planète, qui sera baptisée Haven.  Bien que capable de soutenir la vie, Haven est volcanique et instable.  Et rendu au 31ème siècle, elle est sous l’emprise d’une descendante de Wolverine et de ses huit lieutenants qui constituent les derniers spécimens de mutants de la place.

Parce que oui, ironiquement, sur Haven, plus le temps passe, plus il naît d’humains, et moins il y a de mutants.  Giraud est l’un de ces humains.  Attaqué par deux lieutenants de Rankor, il est sauvé par les Guardians.

Il se trouve que Giraud est membre de la Résistance humaine.  Les Guardians se rendent sur Haven et constatent deux choses: La Résistance a été exterminée, et Rankor a capturé trois membres des GotG.  

Ils décident donc de s’en mêler. Fin de la 1ère partie.

Dans cette seconde partie, les GotG affrontent les mutants de Rankor, et Giraud reçoit une offre qu’il ne peut pas refuser.  Une offre de la part d’un personnage que connaissent bien les lecteurs de longue date des X-Men. 

Donc, dans la troisième et dernière partie, Giraud devient… Ze Phoenix du 31ème siècle.

Phoenix consomme / consume la planète, mettant fin au règne de Rankor.

… En ayant d’abord pris soin d’en sauver la population humaine.

Et c’est ainsi que Jean Giraud / Gir / Moebius devint l’un des êtres cosmiques les plus puissants de l’univers futuriste de Marvel, ce qui est assez sympa comme hommage.

Parlant d’hommage, je reviens à celui du Capitaine Kébec dans Gaston.  Je doute avoir appris quoi que ce soit à qui que ce soit sur le sujet, puisque tous les amateurs de BD québécoise et son frère étaient déjà au courant de la chose.  Peu de gens savent cependant comment Franquin a appris l’existence du barbu personnage.  Le sujet est abordé dans cet article du Journal de Montréal du 7 septembre 2013« Le Capitaine s’est même illustré outre-mer. Après avoir sympathisé avec le grand André Franquin lors d’un périple en Europe au début des années 70, Pierre Fournier eut ­l’immense honneur de voir son ­héros immortalisé dans le gag #811 de Gaston Lagaffe. »  

Une chance que j’ai vérifié, parce que j’étais prêt à émettre la théorie comme quoi la rencontre se serait probablement passée lors d’un festival de BD au Québec, comme me l’a laissé penser ce petit comic jam signé Jacques Hurtubise alias Zyx, Franquin et Peyo.

Le Capitaine Kébec n’est pas le seul personnage de BD à apparaître sous forme de poster sur les murs du lieu de travail de Gaston.  Le site officiel  franquin.com les a tous répertoriés, et le bon Capitaine est bon dernier sur la liste.

Dommage que le webmaster a réussi le tour de force de faire quatre fautes en deux mots, le faisant passer de Capitaine Kébec à Captain Kebek.

LA SEMAINE PROCHAINE: Pignouf, le Spirou québécois.

 

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Teen Titans et Tintin

C’est en janvier 1968 que sortit le premier comic book des Teen Titans. Le groupe était une version adolescente de la Ligue des Justiciers.  Et justement, leurs membres étaient les assistants adolescents de Batman, Flash, Aquaman et Wonder Woman.

Avec le temps, il y a eu ajouts et retraits de membres.  Certains provenaient d’autres séries comme Beast Boy / Changelin qui vient de Doom Patrol, ou d’autres furent crées expressément pour la série comme Raven, Cyborg et Starfire.   Le titre devint donc The New Teen Titans.  Éventuellement, les personnages prirent de l’âge, devinrent adultes et le titre perdit son Teen pour devenir The New Titans.  

Dans les années 80, la série fut populaire au point de créer un second titre: Teen Titan Spotlight.  Chaque numéro de cette série était consacré à un personnage particulier: Starfire, Jericho, Changelling, etc.  

Pour leur n° 11, publié en 1987, le spotlight est braqué sur quatre membres d’un groupe de super-vilains, ennemis des Teen Titans, La Confrérie du Mal.  

Il s’agit de:
Le Cerveau. (The Brain) Génie scientifique criminel.  À sa mort, son cerveau fut implanté dans un ordinateur mobile qui le maintint en vie.
Monsieur Mallah. Simple gorille élevé au rang de génie par Le Cerveau. En plus de sa force de gorille, il est un expert en armements et sait parler.
Phobia. Mutante avec certains pouvoirs psychiques, possédant surtout la capacité de manipuler la peur chez autrui.
Warp. Possède la capacité d’ouvrir des passages de téléportation partout sur la planète.

L’histoire commence alors que Le Cerveau, Mallah et Phobia se rendent au domicile de Warp sur le bord de la mer à Saint-Tropez. 

Des ennemis de la Confrérie du Mal les attaquent.  À contre-coeur, Warp se voit obligé de reprendre du service pour fuir avec eux.

Cette arme détraque les pouvoirs de Warp.  Les quatre vilains se retrouvent dans un monde étrange, en pleine bataille.

Et ils sont aussitôt abordés par un personnage rouquin portant une houpette et vêtu de bleu et d’un court pantalon brun.








Ah, et cet animal que Tinn chevauchait pendant la bataille?  C’était autrefois un chien, et il se nomme Halfwolf. Ou, en français… 

La Confrérie voudrait bien retourner dans leur monde. Hélas, afin d’en récupérer les coordonnées enfouies dans le subconscient de Warp, Le Cerveau aurait besoin de puissants ordinateurs.  Et dans ce monde en ruine, les seuls disponibles sont dans l’arche du professeur.  Ils décident donc de se joindre à Tinn pour l’aider à s’en emparer.


Héros et vilains s’unissent donc à l’assaut de la forteresse de Minos.







En jouant sur la peur de Warp de ne pas pouvoir rentrer, Phobia arrive a lui faire récupérer les informations.  Juste à temps car la planète s’apprête à sauter. Mais alors qu’ils sont tous prêts à partir, Tinn se tape une crise de culpabilité.


Warp réussit à les téléporter tous les quatre dans leur monde d’origine.  L’arche décolle et s’enfonce dans l’espace tandis que la terre explose derrière eux.  La Confrérie se rend au domicile du chef du groupe qui les a expédiés dans le monde de Tinn, et ils le suppriment sans sourciller.

Détails techniques.
Tout comme dans l’article précédent au sujet du n° 579 de Action Comics dans lequel Superman rencontre Panoramix et Obélix, cette aventure est signée Jean-Marc et Randy Lofficier.   Il nous font ici avec l’univers de Tintin la même chose qu’ils ont  a fait à l’univers d’Astérix.  C’est à dire:

  •  Super-personnages de l’Univers DC transportés de force dans une BD franco-belge.  
  • L’action précipités se bouscule à vitesse folle.  
  • Les personnages franco-belges ont vieilli.  
  • Nous sommes dans leur futur et leur monde a beaucoup changé.  
  • Et à la fin, les personnages principaux partent pour une destination inconnue, laissant derrière eux leur monde d’origine, tandis que les personnages de DC retournent chez eux.  
  • Et là encore, ça peut être vu comme étant une fanfic qui met fin à la série.  

Au moins, cette aventure-là est bien dessinée, et l’artiste Joe Orlando n’hésite pas à nous montrer les visages.

À noter qu’en janvier 1998, pendant la phase Heroes Return de Marvel Comics, Tintin fera une apparition dans Fantastic Four vol.3 no.1.  Celle-ci ne dure que le temps d’une page, et il est bien moins dénaturé que dans Teen Titans.  

Milou, par contre, n’y existe que sous la forme d’une épinglette.

SAMEDI PROCHAIN: On va jeter un oeil dans la BD de science-fiction, avec Jean Giraud alias Moebius, ainsi que la série de Guardians of the Galaxy.

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Superman -VS- Obélix

Nous sommes en février 1986.  Les aventures de Superman sont publiées par DC Comics dans The Adventures of Superman, et également dans leur second plus vieux titre, Action Comics. Et c’est dans les pages de cette série-là qu’ils y publièrent l’une de ses plus étranges aventures.

Eh oui, c’est bien l’univers d’Astérix le Gaulois. On reconnait même Obélix en couverture, malgré la tête cachée et les couleurs étranges.  En plus de vous offrir des extraits de cette BD, je me suis permis de la traduire, histoire de faciliter la tâche à nos lecteurs européens.  Voici donc de quoi il s’agit:

Ça commence avec Jimmy Olsen, ami de Superman et photographe pour le Daily Planet.  Sa copine Karen est en charge d’une exposition au Metropolis Museum au sujet de la guerre des Gaules.  Tandis qu’elle lui explique la chose, Jimmy exprime son intérêt en faisant mine de se branler.

Première référence: L’album Le Bouclier Arverne.  Jimmy s’empare d’un glaive pour repousser les voleurs, puis il utilise sa montre à signal pour appeler Superman.  Celui-ci arrive et sauve la situation.  Un bandit décide de prendre sa revanche. 

Action Comics 579, c’était cinq numéros avant le revamp historique de John Byrne qui a considérablement réduit à des proportions plus réalistes (si on peut dire) les pouvoirs de l’homme d’acier.  Ce qui signifie qu’à ce moment-là, puisqu’ils sont encore dans la période pré-Crisis on Infinite Earth, Superman a toujours le pouvoir de voyager dans le temps en volant autour de la terre à contre-sens.

La Gaule, l’empereur Gallien, l’époque Gallo-Romaine, tout cela a bien existé.  Et c’est à cette époque, trois siècles après les aventures d’Astérix (303 ans plus tard, pour être précis) que l’on retrouve un homme qui semble être le descendant du personnage titre de l’album Le Devin.  

Non seulement est-il toujours en vie, il continue de fournir le village gaulois en potions.  Prolifix convainc le centurion d’envoyer une patrouille dans la forêt afin de le capturer.  Les poses des romains dans la scène qui suit rappellent beaucoup celles de la scène des fleurs bleues de Astérix Légionnaire.

Ouais, en anglais, ils l’ont appelé Columnix, à cause du lien entre une colonne et un obélisque.  On ne verra jamais son visage, ni même la forme de sa tête, de toute cette aventure.  Sans doute voulaient-ils s’éviter une poursuite pour copyright infringement

La patrouille retourne au camp et fait son rapport au centurion.  Dans la plus pure tradition de Goscinny et Uderzo, ils racontent qu’ils ont été attaqués par un seul guerrier supérieur en nombre.  Prolifix décide de prendre les choses en main et combattre la force par la force.  Il sort de ses bagages une machine qui est encore plus avancée technologiquement que tout ce que nous avons au 21 e siècle.

Un astrolabe, en fait, est un instrument destiné à lire l’heure solaire ou stellaire en un endroit donné, pour effectuer des observations astronomiques ou astrologiques.  Celui de Prolifix lui permet de capturer Superman et Jimmy et les ramener dans le passé et en Gaule.  C’est qu’ils sont en avance sur leur temps, les technologues égyptiens.

Épona est une déesse dont le nom signifie cheval en gaulois.  Ce qui signifie probablement que Prolifix drogue superman avec des flatulences de cheval. 

Les pêcheurs sauvent Jimmy mais ne comprennent rien de ce qu’il dit.  Normal: il parle l’anglais moderne et eux le gaulois antique.  Aussi, ils l’assomment à coup de poisson avant de l’amener au druide Panneaudecéramix. (Picturix en V.O.)  Ce dernier lui fait boire une potion qui lui apprends la langue gauloise instantanément. 

En anglais, le chef s’appelait Flipmybix.  Flick my Bic était un populaire slogan pour les briquets jetables de marque Bic dans les années 70 et 80 aux USA.  Puisqu’il n’avait aucun équivalent en français, je suis allé pour l’autre produit populaire de Bic pour traduire son nom.

Panneaudecéramix explique à Jimmy qu’il a utilisé sa magie pour figer toute la région dans le temps il y a 300 ans, afin de s’assurer que le village ne tombe jamais devant l’envahisseur romain.  Son sort a hélas inclus les camps romains qui l’entourent.  Il sait que Jimmy vient du futur, aussi il lui demande comment est le reste du monde, en ce moment, en l’an 253.  Jimmy, qui se souvent de ce qu’il a appris au musée, lui dit que Rome et la Gaule ne forment plus qu’un énorme empire Gallo-Romain qui est dirigé depuis Lutèce par l’empereur Gallien.  Voyant que le village ne risque plus rien dans cette union des deux peuples, Panneaudecéramix comprend que son temps est révolu.  Il va annuler son sortilège et partir.  Mais avant, il doit aller faire comprendre aux romains qu’ils n’ont plus de raisons de se faire la guerre.  Il sera accompagné de Colonnix ainsi que de Jimmy.  Or, ce dernier craint que ses vêtements modernes déroutent les romains.  Aussi….

Prolifix menace de tuer Jimmy si le druide ne lui révèle pas la recette de la potion. Il cède.  Et là, se recréent quelques scènes et dialogues de l’album Astérix le Gaulois.

Prolifix trouve le volontaire parfait: Superix.  Il saura survivre si c’est du poison, et il restera son esclave dévoué si la potion est vraie.  Il lui en donne donc.

Tandis que la bagarre générale reprend, Jimmy arrive à expliquer la situation à Superman.  Aussi…

Panneaudecéramix retire son sort de la région.  Puis, considérant que Colonnix et lui n’appartiennent plus à cet endroit ni à cette époque, puisqu’ils sont les derniers survivants du village original, ils s’exilent tous les deux en bateau vers une destination inconnue.

Somme toute, cette fanfic qui raconte la fin de la saga de la résistance du village gaulois est un bel hommage qui sait respecter l’univers d’Astérix.  Normal: Le scénariste est Jean-Marc Lofficier, auteur français, écrivain, scénariste de bande dessinée et de télévision et traducteur français, mais surtout, un spécialiste mondialement réputé de la science-fiction. Lorsqu’il travaille avec son épouse américaine Randy Lofficier, comme ce fut le cas pour ce numéro de Action Comics, il signe alors RMJ Lofficier.

Si Lofficier s’est inspiré des albums Le Bouclier Arverne, Le Devin et surtout Astérix le Gaulois, le dessinateur Keith Giffen n’a puisé son inspiration que dans Astérix Légionnaire.  On peut le voir par ces quelques poses d’Obélix.

Et de ce centurion romain.

Petit cameo de l’instructeur Hotelterminus.

Et bien sûr les décors.

Ainsi, officiellement, Superman est plus fort qu’Obélix.  Du moins, chez DC Comics.  Parce que dans l’univers d’Astérix, comme on a pu le voir dans Le Ciel lui Tombe sur la Tête, c’est l’inverse.

Ceci ne sera pas le seul crossover non-officiel entre des comics américains et des personnages franco-belges.  La preuve, c’est que mon prochain exemple montrera Tintin chez les Fantastic Four, ainsi qu’avec les Teen Titans, cette dernière étant également signé RJM Lofficier.

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Le Québécois dans la BD internationale 8

 J’ai déjà entendu quelque part qu’en ’67 tout était beau, c’était l’année de l’amour, c’était l’année de l’Expo.  À l’époque, il n’y avait pas encore de lois qui empêchait de filmer les passants sans leur autorisation.  Aussi, histoire de surfer sur la vague de popularité de l’Expo 67, de nombreuses productions de partout dans le monde sont allés s’y faire aller le Kodak.  

Par exemple, au Québec, il y a eu un épisode de Bobino qui se passe sur ce site :

En France, c’est un épisode de Les Saintes Chéries qui s’y déroule (dès 17:10).


Lien: //ok.ru/videoembed/33520814845

Aux USA, dans l’épisode pilote de It takes a thief, le personnage joué par Robert Wagner y poursuit un voleur.

En Allemagne, c’était le film Kommissar X – Drei blaue Panther, (Commissaire X – Trois Panthères Bleues) qui, lui aussi, y poursuit un voleur de diamants.  

Et la BD n’échappait pas à cette mode.  La semaine dernière, je vous ai montré Spider-Man et Hulk qui visitaient le site de l’Expo 67.  Mais voilà, ils le faisaient en 1973.  Eh bien cette semaine, je vous montre des BD qui, tout comme les films et séries télés montrées plus haut, montrent l’Expo 67, EN 1967. C’est parti:

À l’occasion du numéro 200 de Superman, DC Comics nous présente une histoire imaginaire dans laquelle Brainiac, au lieu de sauver la ville de Kandor, sauve plutôt Kryptonopolis, capitale de la planète Krypton.  Et quel hasard, c’est ville où habitent Jor-El et Lara, les parents de Kal-El, le futur Superman.  Ayant survécus, ils ont un second fils, Knor-El.  

Lorsqu’ils arrivent sur terre, aux Zétazunis, c’est le petit frère qui devient Superman.  Quant à Kal-El, le Superman original, il déménage à Montréal, prend le nom de Charles Leblanc, travaille pour le journal Montreal Star, devient un super-héros nommé Hyperman, et patrouille dans le ciel de l’Expo. 

… Un Expo 67 dans laquelle le dôme géodésique américain est le plus petit des pavillons du site, ce qui est l’inverse de la réalité.

Passons maintenant à Marvel Comics et à sa série Daredevil, en particulier les numéros 33 et 34, dont l’équivalent en français, publié par Héritage, est le numéro 35/36.  Non, je ne m’explique pas cette incongruité mathématique.

À cette époque, histoire de protéger sa super-identité, Daredevil alias Matt Murdock se fait passer pour son propre (et fictif) frère jumeau douchebag Mike Murdock.  Longue histoire.  

Pour les petits lecteurs québécois que nous étions, avec le décalage de quinze ans entre la version originale et celle traduite, ça faisait assez étrange de voir Daredevil suggérer de visiter l’Expo 67…  En mai 1982.  

Si Mike/Matt/DD est épuisé, c’est qu’il vient de se battre contre un super-truand en armure verte nommé The Beetle.  Le méchant en question lui ayant échappé, Matt conçoit un plan infaillible pour le retrouver: Être passager d’un train qui amène le plus précieux collier au monde vers Expo 67.  Le Beetle étant un super-voleur, il va forcément essayer de le voler, permettant ainsi à DD de le capturer.  L’acide était vraiment bonne en 1967.

Au final, la logique de Matt se montre infaillible car oui, tel que prévu, le Beetle attaque le train et y vole le collier.  Il capture également DD.  Et tant qu’à se diriger vers Expo 67, il décide d’en profiter pour le démasquer en pleine télévision devant le monde entier.

Nous sommes au Canada.  Alors qui est-ce qui sont chargés de garder les entrées de l’Expo pendant la nuit?  Mais la Police Montée en uniforme de cérémonie, bien entendu. (Malgré l’erreur de coloration.)

Ils gazent les policiers et défoncent la clôture.  Apparemment, pour avoir un pavillon à l’Expo 67, il suffisait d’en choisir un vide et de s’installer dedans…

… et d’afficher notre événement pour y attirer des spectateurs et la télé, et personne ne nous posait de questions.  

Foggy et Karen assistent à la scène de la couverture du comic.  Foggy attaque le Beetle, sauvant Daredevil.  Puis, ce dernier arrive enfin à battre le méchant, juste à temps pour l’arrivée des mounties.

Pour la défense du scénariste, qui a l’air de croire que les policiers portent cet uniforme, cette image promotionnelle de l’Expo pouvait porter à confusion.  

Passons maintenant à une obscure série de BD nommée Robin Malone. Elle fut créée, co-scénarisée et dessinée par le bédéiste américain Bob Lubbers, toujours vivant et âgé de 94 ans au moment où j’écris ces lignes. Si je dis qu’elle est obscure, c’est qu’elle n’a existé que trois ans, soit de mars 1967 à mai 1970.  Si vous la connaissez, c’est probablement parce que vous possédez Charlie Mensuel no.114, paru en juillet 1978, où elle est en couverture.

Robin Malone est une intelligente et très belle femme d’affaires de trente ans.  Elle a hérité des Entreprises Malone de son mari Mike à la mort de ce dernier, chose dont elle se plaint souvent tout le long de la série.

C’est le 19 mars 1967 que la N.E.A. (Newspaper Enterprise Association) introduit la série Robin Malone dans les journaux.  Neuf mois plus tard, elle était imprimée dans 400 quotidiens.  C’est à ce moment-là que la N.E.A. commença à exiger des changements dans le ton de la série. Laissons Lubbers expliquer la chose dans ses propres mots :  “Quand je leur donnais de l’action, ils voulaient du soap opera à la Juliet Jones.  Quand je leur donnais du mélodrame, ils voulaient de la satire à la Li’l Abner. Quand je leur donnais de l’humour, ils voulaient de l’action. »  Ça explique pourquoi, dans l’épisode publiée en français dans Charlie, le ton passe soudain de sérieux à slapstick.

Ça explique également pourquoi Siegfried Mushroom, le méchant de l’histoire, commence avec un look réaliste, avant de finir en tant que sa propre caricature.

Même chose pour son complice Porsh Portofino, qui passe de beau jeune homme plein d’assurance et tombeur de ces dames, à pathétique ex-playboy sur le déclin dont le visage a vieilli de vingt ans en quelques strips.

L’une des exigences de la N.E.A. fut d’envoyer Robin Malone à l’Expo 67.  Ça a donné les strips suivants, que j’ai trouvés sur cette page.

Et voilà, un aller-retour qui a duré dix-huit jours dans les journaux, et six heures dans la BD.  Pas mal, l’idée de créer le pavillon de la ville du futur « Metro 1997 » appartenant à Malone Enterprises pour l’Expo.  Juste un truc: À l’Expo 67, les pays étranger avaient chacun un pavillon au nom de leur pays.  Il n’y avait pas d’entreprise étrangères qui y présentaient leur propre pavillon, sinon l’île aurait été envahie de bâtisses à l’effigie de Shell, General Motors, Ford, etc.  Ceci dit, ils auraient probablement dû.  Ça aurait peut-être évité le déficit de 210 millions qui en a résulté. 

 Quant à la série Robin Malone, dans une ultime tentative de la remonter alors qu’elle coulait à pic, la R.E.A. suggéra un coup de théâtre inattendu: Le retour de Mike Malone.  Celui-ci ne serait pas mort.  Il aurait juste été kidnappé par Siegfried Mushroom qui lui aurait lavé le cerveau afin d’en faire son esclave servile contre Robin.


Mais il était trop tard.  Ce rebondissement n’a fait que marquer la mort de la série, qui s’est terminée brusquement sur ces deux derniers strips.


C’est ça qui arrive quand l’éditeur exige sans cesse qu’un auteur change le style de sa série, dans un effort incessant et désespéré pour trouver la formule gagnante, au lieu de lui laisser le temps de se faire son public:  Ça aliène les lecteurs au lieu de les fidéliser. 

Donc, le bilan du côté québécois dans ces BD:

Les clichés canadiens et/ou québécois.
Superman: Aucun.  Mais ce n’est pas non plus comme s’il avait eu le temps, puisque Montréal n’est mentionné que dans deux cases de la dernière page d’une BD qui en a vingt-quatre.
Daredevil: Les policiers en uniforme de la RCMP, of course.
Robin Malone:  Aucun. 

Représentation du québécois dans ces BD.
Superman: On suppose que son patron du journal en est un.
Daredevil: À part la Police Montée, on suppose qu’une partie du public l’est.
Robin Malone:  Là encore, on suppose qu’une partie du public de l’Expo l’est.

La langue française parlée ou écrite.
Superman: Nulle part!
Daredevil: Nulle part!
Robin Malone: Nulle part!  Sauf peut-être dans cette image, avec ce « au fond de volcan » tronqué et mal accordé.

Bref, dans le cas de ces trois BD, il est évident que ces histoires auraient pu se passer ailleurs, et donc n’avaient aucune raison valable d’inclure Expo 67.  Ce n’était probablement rien que pour surfer sur la popularité de l’exposition universelle montréalaise, comme ce fut le cas avec le film et les séries télé présentés au début de cet article.

LA SEMAINE PROCHAINE:  Un québécois et une québécoise dans une aventure d’Archie datant de 1972.

 

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Le Québécois dans la BD internationale 7

L’année est 1973, et Marvel Comics publie The Incredible Hulk n° 161.  Dans celui-ci, Hulk visite le Canada. Le général Ross explique la situation aux autorités canadiennes, et mentionne le Premier Ministre Trudeau (Pierre Elliott) pour bien nous faire comprendre où ça se passe.

Pendant ce temps, Hulk se plaint qu’il n’y a que des arbres au Canada.  La seule civilisation qu’il y rencontre, ce sont des membres de la police montée, en uniforme traditionnel de parade, évidemment.

Et c’est tout pour la présence canadienne de ce numéro.  À part ça, Hulk y combat brièvement un obscur ex-X-Man nommé Mimic, ainsi que Hank Mac Coy alias Beast.  C’est durant la période où ce dernier avait quitté les X-Men mais pas encore rejoint les Vengeurs.  

Au numéro suivant, Hulk rencontre d’autres créatures des bois de notre folklore: Des bûcherons. Ceux-ci le prennent pour une créature cannibale nommée Wendigo.

Hulk décide d’aider la soeur d’un bûcheron présumé kidnappé par le Wendigo.  Hulk trouve la créature au moment où celle-ci s’apprête à attaquer un autre campement de bûcherons, celui-là peuplé par des québécois francophone qui ont apparemment appris à parler avec un dictionnaire anglais-français. 

Hulk et Wendigo se rencontrent et se battent à coups de billots sur la gueule.  

Et on constate que le vocabulaire de la créature se limite à son propre nom, contrairement à ce que pouvait faire croire la couverture.

L’histoire se termine en queue de poisson alors que Hulk n’arrive pas à battre Wendigo.  Il le retrouvera deux ans plus tard, dans les légendaires numéros 180 et 181, qui marquent la première apparition de Wolverine.  Mais ceci est une autre histoire.

Pendant ce temps, dans Amazing Spider-Man n° 119:

Peter Parker se demande qui est Jean-Pierre Rimbaud, le mystérieux avocat canadien qui a envoyé un télégramme à sa tante May pour lui donner rendez-vous à Montréal, et qu’est-ce qu’il a de si important à lui dire.  

Il décide d’aller rencontrer l’avocat à la place de sa tante, mais il est trop cassé pour se payer le voyage.  Quelle coïncidence: Hulk est au Canada.  Peter profite donc du fait qu’il est photojournaliste et que son patron déteste Spider-Man, pour le convaincre de l’envoyer prendre des photos d’une future bataille entre Hulk et Spider-Man.  

Peter atterrit à Montréal et se rend au bureau de l’avocat, où il se fait aussitôt cruiser par la secrétaire, Miss Frances Delon.


Un petit -9°C et le grand Spider-Man se plaint qu’il crève de froid (tout en gardant son manteau grand ouvert).  Il constate qu’il est suivi.  

Il passe à côté d’une affiche rédigée en bon français (si on laisse passer le mot construotion) qui prouve que ce n’est pas d’hier que les rues de Montréal sont congestionnées par les travaux.

Il se change en Spider-Man et attrape le gars, qui lui révèle qu’il travaille pour le compte de Otto Octavius alias Docteur Octopus.  Mais ils se font surprendre par le Général Ross, la police et l’armée, alors Spider-Man s’enfuit.

N’oubliant pas qu’il est aussi là pour prendre des photos de Hulk, Peter se mêle aux journalistes autorisés à accompagner l’armée canadienne.  Et là, Marvel nous donne une leçon géographique, en expliquant que Montréal est une île, que ça prend une heure pour traverser un pont, et qu’une fois qu’on en sort, on se retrouve en pleine toundra. 

Ils trouvent Hulk alors que ce dernier apparaît spontanément sur la route entre le dernier camion (celui des journalistes) et le reste du convoi.  Après une courte bataille contre Spidey, Hulk s’enfuit vers le barrage hydroélectrique sur le Saint-Laurent situé à la hauteur de Maskattawan.  

Vous connaissez l’endroit?  Non?  Normal: Cette région et ce barrage n’ont jamais existé pour de vrai.  Je suppose que le scénariste a combiné les noms Maska, Ottawa et Shawinigan pour en arriver à Maskattawan.  L’important, c’est que ça sonne amérindien, donc canadien.

Et parlant de sonner canadien, en 1973, le monde entier parlait de l’imposant projet hydroélectrique de la Baie James.  Alors quoi de plus canadien qu’un barrage?  Voilà pourquoi Hulk décide de boxer contre un.  

On est encore très loin de Tony Stark / Iron Man qui boxe contre le Premier Ministre Trudeau (Justin).

Spider-Man arrive, se bat contre Hulk qui démolit une partie du barrage, et ils se retrouvent tous les deux à la flotte sous une avalanche de morceaux de béton.  Suite et fin au numéro suivant, dont la couverture promet un match revanche sur le site de l’Expo 67, qui contient non pas un mais bien deux dômes géodésiques, situés l’un au sommet de l’autre.   

Hulk a horreur de l’eau.  Aussi, il fuit, au grand soulagement de Spider-Man.  Peter retourne voir le mystérieux avocat.  

Celui-ci se trouve sur le site d’Expo 67 pour y rencontrer un promoteur immobilier.  La secrétaire l’y amène, tandis qu’ils sont suivis par le même sinistre personnage qui suivait Peter dans le numéro précédent.

Le Québec étant un tout petit endroit, qui c’est qu’ils retrouvent par hasard à Terre des Hommes, vous pensez?

Hulk éfoire le taxi, Spider-Man en sort.  Dans la scène suivante, je ne sais pas ce qui m’étonne le plus: Le fait que le dessinateur a confondu le Minirail avec le téléphérique, ou le fait que celui-ci est encore en fonction en 1973.  À moins qu’il s’agisse de l’Expo Express, mais là encore il a cessé ses fonctions en 1972.

Je comprends qu’il puisse être difficile de dessiner une boule toute faite de triangles.  Cependant, elle semble ici dix fois plus petite qu’en réalité…

… et ensuite sa base est autre chose que le simple socle duquel Hulk l’arrache.  Voyez plutôt:

Fa que, Hulk démolit le dôme.  Bah!  Y’a bien le droit.  C’est le pavillon américain, après tout.

Ils se battent encore et l’armée intervient, ce qui fait fuir Hulk. Peter peut enfin rencontrer l’avocat.  Saura-t-il enfin ce qu’il veut dire à sa tante May?  Eh bien non, car…

Eh oui, le tueur à la solde du Dr Octopus ne suivait Peter que pour trouver l’avocat et l’abattre.  Tout ce voyage pour rien.  Peter remonte donc dans l’avion, dont les moteurs dégagent une épaisse fumée noire qui n’a rien de rassurant.  

On apprendra, quelques numéros plus tard, que l’avocat était chargé de dire à tante May qu’elle a hérité d’une centrale nucléaire sur une île canadienne, et que c’est dans le but de s’en emparer que le Docteur Octopus planifie de la demander en mariage, malgré le fait qu’elle a 108 ans de plus que lui.

Ces quatre comics contiennent tous les éléments clichés qui constituent le Canada à travers les yeux d’un américain:  Le froid, la neige, les bois, les sapins, et les policiers qui portent l’uniforme classique des mounties, bien qu’il n’est plus porté que dans les parades depuis les années 1950.  Le seul élément de modernité que l’on y retrouve est Expo 67, qui avait déjà cinq ans d’âge à ce moment-là.  Et ce comic fut totalement anti-prophétique en y détruisant le dôme géodésique, puisque aujourd’hui, presque 50 ans après l’Expo, c’est l’un des deux seuls pavillons d’origine à être encore debout et fonctionnel, en tant que la biosphère.  L’autre étant celui de la France, devenu aujourd’hui le Casino de Montréal

Pour ce qui est du français parlé et écrit, il y en a très peu.  L’image avec les bûcherons qui fuient le Wendigo contient un français boiteux.  À part l’affiche de construction dans Spider-Man, on n’y voit que quelques mots ici et là, comme « oui » et « mademoiselle ».  Et j’aurai appris quelque chose en lisant ce comic: Apparemment, le diminutif de Monsieur n’est pas M. ni Mr., mais Mssr.   

Quant aux noms québécois:  Selon la page du Wendigo sur Wikipedia, plusieurs hommes furent victime de la malédiction qui les transformèrent en Wendigo, et leurs noms sont Paul Cartier, Georges Baptiste, Francois Lartigue, et Lorenzo Mauvais.  Dans Spider-man, l’avocat se nomme Jean-Pierre Rimbaud, et sa secrétaire Frances Delon, deux noms de famille qui font plus français-de-France que québécois. 

LA SEMAINE PROCHAINE: Nous restons à l’Expo 67, alors que celui-ci accueille Superman, Daredevil et Robin Malone. (Qui?)

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Le Québécois dans la BD internationale 6

Cette semaine, je vous parle de la 4e aventure du Scrameustache, qui s’intitule Le Totem de l’Espace qui date de 1975.  

La série Khéna et le Scrameustache a été créée en 1972 dans le Journal de Spirou. par Gos, pseudonyme de Roland Goosens.  Khéna est le fils d’un couple d’humains extraterrestres qui résidaient sur la planète Aktarka, sur le continent des deux Lunes. Au cours d’un voyage spatial, ses parents furent contraints de l’abandonner sur Terre, au Pérou, où on l’a pris pour un bébé inca, avant d’être trouvé et adopté par un archéologue, Georges Caillau, dit Oncle Georges.

Le premier album, L’Héritier de l’Inca, est paru en 1973. Six ans plus tard, en 1979, lors de la parution du 7e album, la série est rebaptisée Le Scrameustache tout simplement.  Il est vrai que personne n’en a jamais eu rien à cirer de Khéna.  C’est juste un p’tit gars à qui il arrive plein de trucs spéciaux, mais qui se laisse entraîner dans les aventures qui lui tombent dessus. Il est totalement neutre, sans le moindre trait de personnalité qui le démarque, et sans jamais prendre le contrôle des événements.

Selon Wikipedia, « comme cet album se déroule au Québec, l’utilisation d’un langage qualifié de « terroir » par l’auteur est fait, en hommage aux particularités linguistiques du Québec. »  


Bon ben, voyons ça de plus près.

L’histoire commence alors que le Scrameustache installe une antenne parabolique sur le toit de la maison de Georges et Khéna.



Signe des temps: Depuis la disparition de la télé en noir et blanc, voilà belle lurette que plus personne n’utilise le terme télévision en couleur ou télé couleur.  Gos fut tout de même visionnaire au sujet de l’antenne, car une vingtaine d’années plus tard, dans la vraie vie, c’était un  modèle d’antenne pour la télé par satellite.

Donc, grâce à cet appareil, ils découvrent qu’une fusée extraterrestre, envoyée par une race de conquérants nommée les Stix, se dirige sur terre.  L’appareil du Scrameustache calcule même où il va se poser: Dans un Québec un peu difforme.

Ils s’en vont donc tous les trois au Québec, chez Martin et Janette Paradis, de vieux amis de Georges.  Apparemment, Paradis est un nom de famille québécois populaire.  Il y a deux semaines, je vous en ai montré un autre qui empruntait les traits d’un jeune Réal Godbout, si vous vous souvenez.

Dans l’univers du Scrameustache, les Paradis habitent les Laurentides.  Et, quelle coïncidence, à quelques minutes de marche d’où l’engin extraterrestre est supposé atterrir.

« Chez LES Martin Paradis »? Il y en a plusieurs?

 Pour être franc, à part trois ou quatre mots, je n’ai pas vraiment vu de langage qui nous ressemble particulièrement dans cet album.  Je vais quand-même essayer de les recenser, tout en résumant l’histoire.

« Des nuisances »…  Non, connais pas cette expression-là.

Oui, en effet, à l’époque, au Québec, on comptait encore les distances en Milles et non en Kilomètres.  En fait, en ’75, cette pratique était sur ses derniers Milles, puisque la conversion en Km sera officialisée en septembre 1977.

Ici, le québéquisme est dans la structure de phrase.  « Fatigue-toi pas! », en effet, ça sonne plus québécois que « Ne te fatigue pas. »

Donc, Khéna, Oncle Georges, le Scrameustache et son robot Tobor se rendent chez les Paradis en soucoupe volante.  Ceci leur cause un certain émoi, mais pas assez pour empêcher Janette de continuer d’insulter son époux.

Première expression bien de chez nous, « niaiseux »

Histoire de voir si les Paradis sont murs pour apprendre au sujet des extraterrestres, Scrameustache leur envoie Tobor.  Janette panique et vient pour le tirer à la carabine, mais Tobor la transforme temporairement en statue de sel.  Tobor remonte dans le vaisseau qui disparait.  Janette redevient normale et tire, évitant de justesse Martin qui était allé se placer devant elle.   

Après s’être un peu foutus de la gueule des Paradis, Georges finit par tout leur expliquer.  Ces révélations poussent Janette à boire.

Ah, bien sûr, un p’tit Caribou, notre boisson traditionnelle dont la recette varie selon l’endroit et l’époque.  Est-ce que les européens aussi disent replacer dans ce cas-ci, ou bien seulement remettre?  Enfin, qu’importe!

Le Scrameustache demande à Martin s’il y a un objet étrange dans le coin.  Et en effet, il y en a un: Le clou du trappeur.  Il s’agit d’un tube doré qu’un trappeur a volé aux indiens américains, quelques 200 ans plus tôt, en croyant que c’était de l’or.  Il l’a ramené au Québec, avant de tomber dans le bois, mort d’épuisement.  Le clou est tombé dans la fissure d’un surplomb rocheux, où il est coincé depuis.  Il s’agit en fait d’un repère qui doit guider la fusée.  Celle-ci se pose et plante un totem amérindien qui serait passé bien plus inaperçu aux USA qu’au Québec, n’eut été du trappeur cupide.

Le totem est un transmetteur de matière: Il téléporte sur terre des robots.  Il chasse aussi les intrus à coup de laser. 


Enwèye, scram, Eustache!

On ne verra jamais les fameux Stix.  Ils existent ici sous forme de petites lumières jaunes volantes, de la taille de billes.  Dès que ces lumières entrent dans un animal, les Stix en prennent le contrôle et s’en servent pour installer leur base.

« Restez pas là! », d’accord, mais « Un tour de crasse! », jamais entendu ça.

Le raton-laveur, possédé par un Stix, envoie des rayons endormants sur Martin, Khéna, Georges et le Scrameustache.  Tobor sauve Khéna et le Scrameustache et réveille ce dernier, qui retourne sauver Georges et Martin. 

Trois expressions, trois points:

  •  Endormitoire est un nom féminin, propre au langage populaire québécois, qui illustre une envie de dormir.  Exemple: « J’ai une endormitoire » signifie « J’ai sommeil. »  Donc, le mot existe, mais est mal utilisé dans cette  scène.   
  • Je connais l’expression rester encabané comme synonyme de rester à la maison sans pouvoir sortir.  J’ai l’impression que dans cette BD, on lui donne plutôt le sens de en cabane, c’est à dire en prison.  
  • Enfin, défuntiser existe aussi, mais je n’ai jamais entendu ça.

À peine réveillé, Khéna est possédé par une lumière de Stix.  Il s’enfuit, non sans mettre son poing dans la gueule de l’oncle Georges.

Apparemment, le mot bougrant existe, mais je ne l’ai jamais entendu.

Le Scrameustache enlève du cou de Khéna la médaille qui le protège (C’est la scène de couverture de l’album) et le transforme en statue de sel.  Puis, le totem téléporte de la matière vivante: Un couple d’accusmalas, qui sont un genre de croisement entre des dinosaures (pour le physique) et des castors (Terrestres et aquatiques, ouvriers utilisant leurs queues plates.)  

Les femmes sont vraiment des bitchs avec leurs maris, dans cet album.

Ceux-ci ont été envoyés pour construire la forteresse des Stix.  Ils sont déjà assez avancés dans le travail, lorsque le Scrameustache les attaque avec son autre engin volant: Le passe-partout.

Le Scrameustache prend contrôle du totem, détruit l’émetteur de petites lumières, et renvoie les robots et les accusmalas chez les Stix, avant de détruire la base et la forteresse.  

En revenant chez les Paradis, Scrameustache, Khéna, Georges et Martin sont accueillis par Janette qui les amène dans la grange.  Ça a l’air que malgré tout leur boulot, les accusmalas ont eu le temps d’avoir un bébé, ou du moins un oeuf, qui éclot en bas de la dernière page.  

On ne reverra le bébé accusmala que quatre ans plus tard, dans l’album Les Galaxiens, alors que Martin Paradis l’envoie à Georges par la poste.  Et c’est là que l’on découvre quelque chose d’assez étrange à son sujet.  



Euh, quoi?  Les parents accusmalas étaient pourtant intelligents et articulés.  Alors pourquoi est-ce que leur petit, tout le long de ses apparitions dans la série à partir de ce point, aura l’intellect d’un animal à peine plus évolué qu’un chien savant?  Et surtout, pourquoi est-ce que le Scrameustache confirme que tel est supposé être son degré d’intelligence, alors qu’il connait la vérité?  Mystère!  J’espère que ce n’est pas une manière subtile de montrer ce que ça donne, que d’être élevé parmi des québécois.

Ceci dit, on peut se considérer chanceux; cette BD ne contient aucune expression vulgaire du langage québécois.  Par contre, on ne peut pas en dire autant au sujet du langage franco-européen. 

D’accord, l’image est prise hors-contexte, mais je me demande quand même  comment ça a pu passer dans les pages de Spirou.

Le site La Lucarne à Luneau a également consacré un billet de blog au sujet de cet album.  Il a les mêmes réflexions que moi au sujet des québéquismes, mais pousse la chose plus loin, décortiquant l’album en une longue critique.  Jetez-y un oeil.

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LA SEMAINE PROCHAINE: Un autre personnage québécois dans Spirou.

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Le Québécois dans la BD internationale 5

Imaginez une BD parue dans Pif Gadget dans lequel le personnage principal est un québécois qui nous sert des mots d’église à tour de bras.  En fait, pas besoin de l’imaginer, en voici des extraits:






Le Voyage des Chutes fut une série qui est parue dans Pif Gadget à l’été de 1976.  Bon, en fait, c’était en décembre ’75, mais à l’époque nous les recevions au Québec avec sept mois de retard.  Remettons ces images en contexte en présentant la BD complète.


Ça doit être à l’origine de l’expression un coup de feu.

Pour cette série, bien que l’on puisse sourciller un peu au cliché de l’indien-servant qui parle le petit nègre à son patron, on sent que la recherche a été poussée un peu plus pour le vocabulaire du personnage de Mathieu Serre.  Car s’il se laisse aller à sacrer, c’est toujours en contexte: Colère, surprise, impatience, peur.  N’empêche que pour le petit québécois de huit ans que j’étais, c’était d’une sacrée vulgarité.


Non seulement Mathieu dit qu’il ne sait plus très bien qui il est, on constate qu’en plus il ne se souvient plus pourquoi il est là.  La semaine dernière, il disait: « J’avais fait le projet d’une grande partie de pêche aux chûtes Churchill. », et là c’est « J’avais voulu connaître l’expérience de la trappe. »


Ça a l’air que gruger est un verbe exclusivement québécois, pour qu’ils prennent la peine de l’expliquer.


Euh… Félix!?  Ces trois hommes campent à proximité, c’est vrai, mais tu n’as aucune preuve comme quoi ce sont bien eux les coupables du massacre des castors.  Discutez, fouille leur tente à la recherche du poison, je ne sais pas, moi.


Euh… Félix!?  C’est que, pendant que tu nous fais ton discours pro-environnemental, tu viens de crisser le feu à la forêt en faisant exploser la tente près des sapins.  

Et ne parlons surtout pas de ces trois hommes, dont un que tu as blessé par balle, que tu as laissés sans nourriture ni armes, dans le bois, au milieu de nulle-part, à des centaines de kilomètres de la civilisation.  Et ils n’ont pas de guide indien, eux!  Autant dire qu’ils sont voués à une mort certaine.

Anyway, continuons le voyage.


L’aventure précédente commençait par la mention Voici le deuxième épisode du voyage des chûtes.  Et dans la seconde image, Mathieu disait « Depuis plusieurs jours, mon guide et moi marchions à travers la forêt vers les chûtes Churchill… »   Pourtant, à la seconde image de ce 3e épisode, il dit « La veille, notre canot s’était rompu dans les rapides. »  Alors ou bien Mathieu a trop fumé de chanvre de Félix, ou bien cet épisode se place entre le premier et le second.  Ça arrive.


Les indiens sont costauds, c’est bien connu.  Comment, autrement, aurait-il pu soulever ce rocher de quatre tonnes?


Ça m’étonnerait qu’ils aient réussis à manger mille livres de viande d’ours ce soir-là.  Et sans rien pour en emporter avec eux, ils ont eu à laisser le reste pourrir sur place.  Quel gaspillage.  Ils auraient été bien mieux de manger le saumon qui a servi d’appât.  

Le Voyage des Chûtes n’a eu que quatre épisodes de trois pages, publiées dans les Pif Gadget numéros 356, 357 et 358.  Et après un long break de quinze semaines, soit presque quatre mois plus tard, Mathieu et Félix sont revenus pour une ultime aventure dans le 373.  


De mieux en mieux!  Après ne plus très bien savoir qui il est, voilà que Mathieu exprime qu’il ne sait plus très bien ce qu’il fait là.  La chose ne semble pourtant pas tellement le déranger.


Deux choses m’ont toujours intriguées dans cette page.  D’abord, à quoi ça sert d’effacer tes traces de pas sur une neige lisse si c’est pour les remplacer par des traces de branches?  Et ensuite, comment Félix a-t-il bien pu se procurer de l’urine de chienne en chaleur?  Quoique, pour celle-là, finalement, je ne tiens pas tellement à le savoir.

Cette série fut scénarisée par l’acteur et homme de cirque Jean Richard et illustrée par Eduardo Coelho, qui a également dessiné dans Pif et son prédécesseur Vaillant des séries telles que Ragnar le VikingRobin des BoisLe FuretÉrik Le Rouge et Ayak le loup blanc.  Sauf ce 4e épisode, qui fut dessiné par… Euh…  Juan Arnault, si je lis bien cette signature. 

À part pour le fait qu’il s’agit des mêmes personnages, je ne suis pas sûr si ce dernier chapitre fait partie de Le Voyage des Chûtes puisque le contexte est totalement différent.  

Ou alors, situation plus réaliste: S’ils sont encore dans le bois six mois plus tard, c’est parce qu’ils fuient à Justice, après avoir mis le feu à la forêt, tués l’ours qui est une espèce protégée, et condamnés à mort trois chasseurs, dont un qu’ils ont blessé par balle, en les laissant en pleine forêt sans moyens de survivre.  Ça expliquerait pourquoi Mathieu Serre ne cesse de se demander qui il est ce qu’il fait là, et qu’il n’est toujours pas retourné à la civilisation.  Ce doit être Félix qui, de peur d’être dénoncé, le maintient docile et en état second permanent avec une quelconque médecine indienne.

La semaine prochaine: Le québécois dans les séries du magazine Spirou.

 

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